Le mannequinat en Tunisie: Un siège éjectable (Spécial Homme)

By Jihene Essanaa

La mode n’est ni morale ni amorale, mais elle est faite pour remonter le moral, disait Karl Lagerfeld.

Faire partie du panel des mannequins qui posent pour des campagnes et qui foulent les podiums des grandes marques, c’est le rêve de presque tout le monde. Ils ont un train de vie certes effréné mais si utopique... Sauf que, derrière cette image bien lisse et bien brillante se cachent de nombreuses failles. A la scène et à la ville, se dessinent deux facettes très différentes du métier, et leur quotidien fait beaucoup moins rêver. Et pour cause, ils subissent les abus, le manque de respect et le harcèlement pour certains...

Ces contraintes qui pèsent sur eux sont lourdes et leurs droits encore peu défendus, surtout en Tunisie où ce métier n’est pas encore reconnu. 

Aujourd’hui chez Maft, j’ai choisi six mannequins tunisiens, certains très connus et d’autres peu. Afin qu'ils me témoignent leur expérience du mannequinat et les conséquences qui en découlent. Et je n’ai été point déçue. Des heures à discuter et c’est dire si leur déception est palpable...

Louai El Fatmi; 26 ans, beau gosse aux critères internationaux, a travaillé pour les marques Lyoum, Anissa Aida, et Salah Barka entre autres. Il raconte son premier défilé avec le créateur Brahim Klei ; "Ce que l’on ressent sur un podium est sans égal. Dans mon cas, c'était tellement intense que je leur ai dit que je voulais y retourner de suite, et je l’ai fait".                                                               FB_IMG_1569153803996

Cette sensation que décrit Louai est éprouvée par quasiment tous les modèles lors des défilés. Ezzedine Ben Rebeh, 26 ans également, crâne rasé, musclé et aux allures de top model italien décrit le mannequinat comme une passion dévorante: “Je me sens tout simplement moi-même sur un podium, et cela me suffit...”

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Ezzedine Ben Rebeh

Sabri Naffati, 28 ans, sportif au physique avantageux, a travaillé pour Salah Barka, Hamadi Abid et Vakay. Il a eu le déclic en voyant une affiche de campagne avec un mannequin de couleur, et tunisien en plus “J’ai eu une proposition d’un défilé de mode, et lorsque j’ai aperçu cette affiche quelques jours après, il y eut comme une évidence et j’ai pris la décision d’en faire mon métier”.

Surtout qu’après avoir envoyé son lookbook à Salah Barka, ce dernier l'encourage à devenir mannequin. “Il se faisait une joie à l’idée d’intégrer un mannequin de couleur dans sa liste, très rares dans le milieu.”

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Sabri Naffati

Toutefois, personne n’échappe aux diverses problématiques auxquelles les mannequins peuvent un jour ou l’autre, être confrontés.

«Mon problème avec l'industrie de la mode en Tunisie, c'est que je me dis à chaque fois que je vais arrêter mes apparitions, et puis ma passion pour le mannequinat prend le dessus », relate Ezzedine. Parce qu'il y a de la concurrence dans ce métier. Et pas qu’un peu. Et puis les ondes négatives des gens de la communauté, la jalousie dans les coulisses et les critiques venues de nulle part n'aident certainement pas. “Ils te disent que tu n'y arriveras jamais, et cela provient surtout des amis les plus proches qui tentent de te mettre des bâtons dans les roues”. 

Cette concurrence dans le secteur de la mode est si féroce que les mannequins s’entretuent parfois. Dhia Lachkhem, 22 ans, est un mannequin au look assez atypique, il est un peu la diva du groupe. Il se souvient de sa première expérience comme si c’était hier. « En 2017, j'ai participé au casting de Metropolitan où j'ai atteint un certain nombre d'épreuves. Mais c’est en demi-finale que j'ai pris connaissance de la méchanceté des autres candidats, ainsi que celle des responsables.”

En fait, Dhia; mineur à l'époque, a été maltraité par les autres candidats, expulsé de sa chambre d'hôtel et passé la nuit au bord de la piscine dans le froid, sur un transat. Il a été brutalisé à son jeune âge, et pour couronner le tout, a subi un harcèlement sexuel de la part d’un directeur de casting qui se faisait un plaisir de le rabaisser. "Je me souviens qu'une nuit, je suis descendu à la réception de l'hôtel avec des pantoufles, il m'a crié dessus devant tout le monde, j’étais tétanisé…”

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Pour revenir à l'histoire du harcèlement, lors de la compétition, il a été appelé par ce même directeur de casting -autrefois très connu dans le secteur- dans une chambre de l'hôtel pour une affaire urgente concernant la compétition. "Je me suis tenu devant sa chambre avec la peur au ventre...Il m' a ouvert la porte, une serviette autour de la taille, s’est allongé sur le lit, et m’a dit de m’allonger à mon tour. Je me suis assis au pied du lit par crainte. A ce moment, il a écarté ses jambes, et glissé ma main sur son sexe. C'était sans doute la chose la plus dégoûtante que j’ai vécue dans ma vie”.

 Ce ‘Harvey Weinstein’ à la tunisienne-qui fort heureusement s'est retiré de la mode- croyait à l'époque, que tout lui était permis grâce à son influence. Inutile de dire que Dhia a refusé ses avances, et a remporté le concours Metropolitan malgré cet incident. 

Cependant, cette consécration fut de courte durée. Lui ainsi que Karima Riahi, la fille sélectionnée, n'ont reçu aucun suivi de la part des responsables de Metropolitan qui leur ont fait signer un contrat exclusif de trois ans pour qu'au final, ne donnent pas suite. "Lorsque j’ai entendu mon nom, je me suis projeté dans l’avenir. Je me voyais déjà fouler les podiums, j’étais sur un nuage." Il poursuit: “ karima et moi recevions des offres de partout mais nous n'étions pas autorisés à travailler avec une autre marque. Au bout d'un moment, j'ai fait quelques shootings et défilé pour Esmod et la Fashion Week, peu importe ce qu’il pouvait se produire.”

Ce manque de professionnalisme dont Dhia parle est typique des marques locales. Dans la plupart des cas, ils exploitent les modèles et tout contrat est strictement conclu à leur profit. Louai El Fatmi se souvient de certains faits vécus "J'ai collaboré avec une marque de vêtements, mais leur contrat stipulait une clause d'exclusivité de trois mois, sauf que je me suis rendu compte que la durée de la clause était de six mois, écrite en petits caractères et tout en haut de la page.”

Ce genre d'exploitation ne s'arrête pas là. Les modèles ne sont pas reconnus à leur avantage. Sabri salue le professionnalisme de certaines marques de mode qui exigent un contrat en bonne et due forme, mais dénonce toutefois le traitement des mannequins en Tunisie "Les défilés sont toujours sans contrat, parfois il y a même des arnaques. Ils ne te paient pas à temps ou ils te disent que l'essayage dure une heure quand, à la fin, tu passes une journée entière pour une somme dérisoire."

Ces contraintes peuvent être très dures pour un aspirant mannequin. Et ce qui ne facilite encore moins leur parcours, ce sont les pseudo-modèles qui veulent se faire remarquer. Ezzedine a ainsi assisté à certaines scènes ou des jeunes vont jusqu'à coucher pour obtenir une place dans un défilé ou une campagne de mode.

“Nul n’a besoin d’être exploité au nom de l’amour pour la mode", conclut- il.

La distance est également un obstacle dans le métier. Certains modèles ont un énorme potentiel mais n’ont pas les outils pour décoller. Marouene Chommakh, 29 ans, a toujours voulu être mannequin. Avec ses cheveux longs et sa carrure musclée, il a facilement décroché des défilés pour la marque de Salah Barka.

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Marouene Chommakh

“Quand je suis arrivé dans le métier, on m'a dit que j'avais un profil original. Sauf que j'habite à 60km de Tunis et que la distance est un souci. J'ai de ce fait raté bon nombre d'opportunités.” 

Mais un point en particulier m’a toujours interloqué; je voulais connaître leurs expériences lors des castings pour la Fashion Week de Tunis. Les six mannequins m’ont confirmé des bruits de couloir. Il faut impérativement avoir des relations dans le jury sinon on ne se fait pas caster, même si on correspond aux critères. Mohsen Kochkach, 24 ans, mannequin longiligne au profil typiquement italien a été repéré par Salah Barka sur le tournage d'un film... italien. Coïncidence vous avez dit!

Il a depuis travaillé pour le designer tunisien ainsi que pour Rock the Kasbah.

Mais lors de la Fashion Week de 2019, il ne fut pas sélectionné. “Ce fut une vraie déception surtout quand, quelque temps plus tard, j'ai tenté ma chance à Milan dans des castings dans des agences de mannequins, et qu'on m'a complimenté sur mon physique.” Ces compliments des agences italiennes ne pouvaient que renforcer son estime pour lui.

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Mohsen Kochkach

Dhia n'a pas eu non plus de chance dans son pays natal. "Après les déboires que j'ai rencontrés, je préfère tenter ma chance dans une petite agence à l'étranger que de rester ici. C’est maintenant que le changement commence, ainsi que le début de ma carrière".

Cependant, dans tout ce fléau dont on parle, un nom revient toujours en tête: Salah Barka ; le pape de la mode masculine en Tunisie, qu'ils considèrent comme leur mentor. Pour Louai, Salah a été un grand supporter dans sa carrière et lui a appris à réagir aux situations désagréables.

Pour Marouene, l'expérience qu'il a eue était avec Salah: “Il m'a entraîné, m'a appris à marcher sur un podium. Je lui dois énormément".

Une fois par an, Barka forme quelques aspirants mannequins, et fait appel à d'anciens pour l'aider. Parmi eux, Sabri qui est aussi coach sportif et professeur de yoga qui, aujourd'hui, s'occupe du volet sport/hygiène dans la formation de Salah.

En attendant d’avoir une véritable agence de mannequins qui protège leurs intérêts, Louai a pris l'initiative de créer 'LCollectif' : "L’objectif est de montrer qu'en Tunisie, on a un ADN".


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Le slogan de l'organisation est de donner une voix aux visages de l'industrie de la mode, d'établir un environnement de travail plus moral, avec des contrats formels et de meilleurs revenus. Et nul doute que 'LCollectif' a déclenché le bouton d'alerte de certaines personnes sur le terrain, qui se sont senties menacées par l'association.

Car ce métier doit être reconnu avant tout par l'État tunisien. On ne peut par exemple pas prétendre à la profession de mannequin sur sa carte d’identité nationale. Et c’est cela qui donne l’occasion aux marques de faire comme bon leur semble.
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